Projet Collectif Sciences Po 2005 : Mariage Homosexuel et homoparentalité
 
Compte-rendu d'entretien
Françoise Héritier - Anthropologue
Auteur de Masculin/Féminin

Existe-il un consensus sur la question du mariage homosexuel et de l’homoparentalité au sein des anthropologues ?

Il serait faux de dire qu’il existe un consensus. Pour cela, il faudrait qu’une question ait été posée à la collectivité, et qu’une réponse ait pu y être apportée. Ce n’est pas le cas.
Sur cette question, il existe plusieurs manières de voir individuelles, et une manière de voir collective. Pour les anthropologues, les innovations sociales qui arrivent sont toujours les bienvenues. D’une manière générale, la discussion est ouverte aux innovations sociales, même s’il est naturellement possible d’être critique à leur égard. Sinon, il n’y aurait pas de sociétés différentes. Ainsi, les innovations sociales sont au fondement de nos préoccupations, c’est pourquoi nous portons sur elles un regard positif.
En revanche, il n’y a pas eu de rencontres ou de discussions au sein de la collectivité sur cette question.

Existe-il des sociétés où l’union de couples homosexuels est avérée ? N’est-ce pas une forme de pis-aller, à l’exemple des Azandés du Soudan ?

Il faut se méfier de la manière formelle de présenter les choses… Dire cela de cette manière peut entraîner de nombreuses critiques, car cela serait compris comme une prise de position contre le PACS. J’ai connu ces critiques, alors qu’elles ne reflétaient pas ma position sur cette question.

Ce qu’il faut admettre, c’est qu’il n’y a pas de société connue qui reconnaisse l’existence d’unions homosexuelles de même valeur que les unions hétérosexuelles.
A cela, il y a plusieurs raisons. La principale est que l’union hétérosexuelle s’opère dans le but d’avoir des enfants, qu’elle est le garant de rapport harmonieux entre deux familles, qui deviennent un élément du couple et qui établissent entre elles des relations consanguines.

Néanmoins, il existe des cas, peu fréquents mais reconnus, où des unions homosexuelles ont pu être validées de façon plus ou moins temporaire.

Dans certaines sociétés indiennes d’Amérique du Nord, certains comportements transsexuels sont ainsi reconnus. C’est le cas notamment de ceux que l’on nomme les Berdaches. Au sein de ces sociétés, des individus de sexe masculin sont habillés en femmes, ils ont le comportement des femmes - comme les Rae Rae à Tahiti - et peuvent vivre avec des hommes de façon au moins temporaire. Dans ce cas de figure, les Berdaches se comportent comme les épouses. Ainsi, ce type d’union qui peut être qualifiée d’homosexuelle existe, mais elle n’a pas le même statut qu’une union hétérosexuelle. Elle est considérée comme une possibilité d’expression de l’individu. S’il n’est pas réprouvé ou interdit d’être un Berdache, cela n’est pas non plus recommandé. Par ailleurs, l’union d’un homme avec un Berdache ne peut être que transitoire, puisqu’à la fin il doit avoir une épouse et des enfants.
Dans le film Little Big Man, Dustin Hoffmann est confronté à un moment avec un Berdache, ainsi qu’avec un Contraire, c’est à dire un individu qui extériorise sa fureur de vivre en faisant tout de manière contraire. Cela donne une illustration de l’image du Berdache dans le cinéma américain…
Des cas de figures similaires peuvent se retrouver dans des sociétés d’Afrique de l’Est ou d’Océanie. Ainsi, il s’agit de formes d’organisation sociales sociologiquement admises. Elles ne sont toutefois pas assimilées au mariage durable à vie : elles ne sont ni réprouvées ni valorisées, mais elles existent.

Il a également existé des cas d’unions homosexuelles entre femmes dans des sociétés d’Afrique de l’Est telles que les Nuers, sociétés qui n’existent plus désormais. Elles ont été étudiés par Evan Pritchard dans les années 1950. Il ne s’agissait pas d’unions homosexuelles reconnues comme telles, mais elles traduisaient la possibilité de changer de statut économique et social pour les femmes ayant fait la preuve de leur stérilité, au bout d’un certain nombre d’années de mariages sans enfants.
Dans ces sociétés, l’existence de ces femmes stériles était considérée comme une erreur de la nature. Ces femmes étaient alors assimilées à des hommes dans des corps féminins. Celles qui revenaient dans leur village d’origine se trouvaient donc incluses dans leur lignage au même titre que les hommes et pouvaient bénéficier d’une redistribution des compensations matrimoniales que les hommes recevaient pour leurs filles et leurs nièces. En effet, le don d’une fille en mariage à une autre famille entraînait des compensations financières, souvent en nature, qui se trouvaient réparties entre le père et les oncles de la fille en question. Le statut de l’épouse était d’abord celui de la personne pour laquelle une compensation financière a été versée. Les femmes stériles retournées au village participaient à cette redistribution avec le statut d’oncle. Quand elles avaient accumulé assez de compensations matrimoniales, elles pouvaient à leur tour se « payer » une épouse.
Les épouses ainsi « achetées » par les femmes stériles devaient alors se comporter en tout point comme une épouse normale, à ceci près que, pour Pritchard, il n’y avait certainement pas de relations sexuelles entre les deux femmes. La femme qui « achetait » ainsi une épouse était en droit de vouloir faire fructifier son « bien ». Cela impliquait que l’ « achetée » travaille pour elle, mais aussi qu’elle ait des enfants. A cette fin, des esclaves étaient appointés pour effectuer le travail du lit : ils étaient à ce titre rémunérés en nature. Les enfants qui naissaient ensuite étaient reconnus comme issus de l’ « acheteuse ».
Ceci correspond bien pour nous à une forme de mariage homosexué, mais pas pour les Nuers, puisque la femme stérile « acheteuse » était perçue comme un homme.

Il existe un troisième type de sociétés reconnaissant une forme de mariage homosexuel, du moins dans le cadre de la projection de notre manière de pensée sur ces populations. Il peut être rattaché aux pratiques de certaines populations de Nouvelle Guinée. Selon elles, un homme n’a pas la capacité de fabriquer son sperme tout au long de sa vie : il faut lui en fournir une certaine dotation avant la puberté, dotation qui sera utilisée ensuite.
Cette dotation peut selon ces populations être prolongée, en mangeant certains fruits, mais l’idée de base est qu’il existe une dotation initiale et que cette dotation est le fruit de la générosité d’autres hommes, dotation qu’il convient ensuite de gérer de la meilleure manière. Il en résulte d’ailleurs l’obligation d’une grande sagesse dans le comportement sexuel, puisqu’il ne faut pas galvauder cette dotation initiale.
Cette dotation est obtenue par relations de type sodomie ou fellation, selon les normes de ces sociétés, souvent auprès des oncles maternels.
Gilbert Herdt a montré que chez les Sambias, la transition vers une sexualité non homosexuelle se passe sans trop de problèmes quand les jeunes hommes deviennent adultes. Il arrive toutefois que certains prennent goût à ces pratiques. Il cite ainsi un homme qui aurait voulue les continuer. Or, cela était très mal vu au sein de sa société.

Ainsi, si l’existence d’unions homosexuelles est reconnue, celles-ci n’ont jamais la même valeur que les unions hétérosexuelles.

Il existe plusieurs raisons qui font que le mariage hétérosexuel soit si valorisé.
D’abord, il se fonde sur un point de vue souvent omis dans la description des mariages homosexuels. Aujourd’hui, dans nos sociétés contemporaines, le mariage est conçu comme une relation privilégiée entre deux personnes qui s’aiment et concrétisent leur amour à travers un lien socialement reconnu, qui ne peut être rompu que par la mort ou le divorce.
Or, la réalité profonde du mariage est ailleurs. En fait, il s’agit d’abord d’une relation de coopération, d’assistance ou de paix entre deux maisons ou deux lignages. Le mariage résulte de l’insécurité des relations entre des groupes consanguins. Ce qui est manifeste, c’est la peur de l’autre. Certains groupes de petite taille sont extrêmement vulnérables à cause du sex ratio qui leur est défavorable. Sur une période de temps courte, il est possible d’avoir un déséquilibre, souvent marqué par le fait de na pas avoir assez de filles. Puisqu’il manque des filles, il faut les prendre ailleurs, d’où des guerres entre ces groupes.
A l’aube de l’humanité, tout se passe dans ces groupes consanguins quand arrive l’idée qu’il vaut mieux s’entendre que se faire tuer. Pour Taylor, l’humanité a du choisir entre se faire tuer à l’extérieur ou se marier à l’extérieur. Il a fallu alors mettre en exergue dans les esprits humains la prohibition de l’inceste : on ne touche pas à ses proches sexuels. Un homme ne touche pas à sa fille car il la donne à un autre groupe contre une des filles de ce groupe. Cet échange est au fondement de la valence différentielle des sexes : les hommes ont la possibilité de disposer des femmes. L’institution du mariage créé un rapport durable entre les deux groupes entre lesquels de met en œuvre la répartition sexuelle des tâches.

De plus, le mariage désigne un rapport entre groupes, et pas seulement entre individus. Ceci est toujours le cas et se voit dans le fait que le mariage est le seul contrat à mobiliser les familles. Il s’agit toujours d’une occasion festive où les deux familles se rencontrent. De nouvelles rencontres et de nouvelles alliances peuvent par ailleurs être conclues à l’occasion de ces cérémonies. Même s’il est un choix individuel, le mariage est perçu comme un accord entre deux familles.

Dans diverses sociétés, dans l’histoire comme dans l’observation contemporaine, il existe néanmoins d’autres possibilités de faire la paix entre groupes.
Par exemple figurent les dons d’otages, qui peuvent concerner des hommes comme des femmes. Ils ne sont cependant pas forcément vus comme un rapport durable. Cet échange doit garantir la paix, mais il n’est pas forcément fructueux.
Figurent également les dons d’enfants, pratique qui s’opère toujours entre certaines populations en Océanie. Entre groupes, il est possible de se donner des enfants mutuellement. Les groupes élèvent ainsi quelques uns de leurs propres enfants ainsi que d’autres qui sont issus de l’échange.
L’humanité a par conséquent inventé différentes méthodes pour assurer la paix entre groupes. Le mariage hétérosexuel est une de ces méthodes. Il possède une force supplémentaire car il permet que des enfants soient issus des deux lignées qui se trouvent unies, ce qui permet de transformer des ennemis non pas en alliés mais en consanguins. Les enfants se trouvent obligés d’entrer en coopération durable : un rapport fusionnel est établi entre les deux groupes. Cela ne veut pas dire que le mariage homosexuel n’aurait pas eu le même succès, mais il ne permet pas cette transformation d’anciens ennemis en consanguins.

La procréation médicalement assistée ne bouleverse-t-elle pas ce schéma traditionnel ? N’induit-elle pas la possibilité de disjoindre accouplement sexuel homme-femme et reproduction ? Aujourd’hui, un couple lesbien peut obtenir un enfant grâce à l’insémination : n’est-ce pas une levée des obstacles ?

Aujourd’hui, l’obstacle au mariage homosexuel n’est plus que de nature législative et concerne la représentation que s’en font les sociétés.
Les choses peuvent changer institutionnellement quand elles deviennent « pensables » par les populations. Grâce au PACS, les choses sont devenues « pensables ». Le PACS a entraîné l’égalité et la démocratie entre les sexes. Désormais, on admet les unions homosexuelles. Le mariage interviendra certainement bientôt. La pente qui fait augurer que cet événement arrivera découle du fait qu’il est devenu pensable.
En revanche, l’acceptation de la procréation par des couples de même sexe peut prendre plus de temps, du fait des réticences assez vives, exprimées par différents groupes, notamment religieux mais pas seulement.
Ainsi, les choses arriveront, mais on ne peut pas en connaître l’échéance. Techniquement, la procréation médicale assistée rend la procréation par des couples de même sexe possible, mais est-elle émotionnellement pensable ? Ceci est toutefois nécessaire avant une éventuelle transposition législative.

Dans Masculin / Féminin, vous remarquez que jamais n’apparaît une relation aîné /cadet au profit d’une sœur sur un frère et vous en dégagez l’idée d’une valence différentielle des sexes. Vous en faites le fondement originel de toute pensée, et le mariage entre personnes de sexes différents rentre dans ce schéma. N’est-il pas perverti par le mariage homosexuel ?

La valence différentielle des sexes est une chose complexe. Elle peut être définie comme la prise en considération par l’esprit humain des origines de l’existence de butoirs pour la pensée, butoirs qui ne sont pas décomposables.
En décomposant, l’intelligence est confrontée à des faits dont elle cherche à maîtriser l’articulation. Mais il existe des éléments qui ne sont pas décomposables. Ces butoirs de la pensée permettent de montrer qu’il existe un certains nombre d’éléments qui tous interagissent.

En premier lieu, les humains se rendent compte que le vivant animal est sexué. Il existe différentes espèces, toutes sont différentes, mais elles ont une constante : elles ont une même différence sexuée. Les lions sont différents des girafes qui sont différentes des éléphants, mais il y a des lions mâles et des lions femelles, des girafes mâles et des girafes femelles, ainsi que des éléphants mâles et des éléphants femelles. Il est donc nécessaire de composer avec ces données. Cela implique l’existence de catégories abstraites de choses dont on se rend compte de la pertinence, et qui est connotée dans les signes relatifs à la masculinité et à la féminité.
Les sociétés sont fondées sur cette observation de base. Dans chaque société, la catégorie masculine s’avère être supérieure à la catégorie féminine. Les signes relatifs à chaque sexe porte le poids de cette hiérarchie.

Deux autres éléments sont à prendre en compte dans cette définition générale de la valence. Le vivant est organisé de telle manière que les générations parentales précèdent toujours les enfants. Cette idée est créatrice d’un ordre hiérarchique : le rapport antérieur / postérieur, aîné / cadet, dans lequel l’aîné est supérieur au cadet, est une constante universelle. Le rapport masculin / féminin est conçu comme un rapport parent / enfant où l’antériorité vaut supériorité, sauf qu’ici, c’est le masculin qui vaut supériorité.
Il existe des signes qui traduisent cette situation. Dans le droit romain, l’épouse occupe la place de la fille. Dans certaines sociétés africaines, le vocable existant présuppose le caractère aîné d’un garçon par rapport à une fille. Un frère ne peut être que l’aîné, une sœur ne peut être que cadette : il est inconcevable que la sœur soit aînée ou le frère cadet. Le vocabulaire ne permet pas d’exprimer de tels concepts.

La troisième raison concerne l’existence de données irréfragables, notamment que les femmes possèdent la capacité inouïe de faire des corps qui peuvent être à la fois les mêmes qu’elles mais aussi des corps très différents.
La découverte du lien génétique entre spermatozoïdes et ovules est assez récente et ne date que de la fin du XVIIIème siècle. Avant, les tentatives de réponse à la question du choix génétique renvoyaient aux mythes.
Ces réponses étaient généralement d’une grande simplicité. Les femmes n’auraient pas une puissance intime ou une supériorité. Elles enfanteraient des êtres de sexe différents car des éléments différents seraient introduits dans leurs corps.
Les sociétés sont ainsi partagées en deux modèles explicatifs.
Dans le premier, les femmes n’y seraient pour rien dans la venue d’un enfant sexué. Elles auraient déjà une dotation dès la naissance, telles des « graines », graines qui viendraient à maturité en étant « arrosées » par le sperme. C’est le cas par exemple chez les Samos.
Dans le second, les femmes ne seraient qu’un véhicule, qu’un matériau, une « marmite » où se fait une mission qui va faire des enfants. Le sperme apporte la possibilité d’avoir des enfants, avec un esprit, une idée, un nom, un « pneuma ». Le corps de la femme ne serait qu’un lieu de passage. Ce modèle aristotélicien est celui que l’on transmet toujours aujourd’hui. De par cette capacité et cette asymétrie biologique, les femmes se trouvent dépossédées de leur corps. Dans un système d’interprétation sociologique, les femmes se trouvent assignées à ne faire que cela.

La valence différentielle des sexes s’explique à travers cette série d’observations.

Un modèle existe dans nos sociétés, mais il n’est pas définitif, et il est même en ce moment en train d’évoluer. L’observation de la différence sexuée n’est pas porteuse de hiérarchie. De nouveaux modes de pensée vont progressivement être mis au point, modes où il y aura toujours un modèle binaire de pensée mais qui ne sera pas nécessairement un modèle hiérarchique. Ce modèle ne sera pas porteur en lui même d’antinomie face au mariage homosexuel.

Dans un article paru dans la revue Commentaire en 2004, Dominique Schnapper soutient que vos réflexions sont au fondement de la politique de parité. Selon elle, la distinction masculin / féminin ne serait pas comme les autres distinctions. Il ne s’agirait pas d’une discrimination à proprement parler, mais cette distinction serait à l’origine de nos sociétés. Qu’en pensez-vous ?

Le principe démocratique est universaliste. La loi est la même pour tous, et elle s’applique de la même manière pour les deux sexes. Un individu, quel que soit son sexe, doit pourvoir représenter les citoyens de l’autre sexe. Aujourd’hui, il y a toutefois un problème dans la représentation.
S’il y avait eu des changements idéologiques, il n’y aurait pas eu besoin de loi sur la parité. Mais il faut être conscient qu’il faudra du temps pour changer les mentalités et les idéologies. Nous continuons à vivre sur un système qui date de la préhistoire.

Aujourd’hui encore, nos réflexes et nos réactions sont marquées par ces préjugés idéologiques. L’éducation des garçons et des filles ainsi que la perception, dès l’âge du berceau, que nous pouvons en avoir, est ainsi influencée.
Devant la photo d’un bébé qui hurle, s’il s’agit d’un petit garçon, on pense souvent qu’il fait une colère, que quelque chose ne lui fait pas plaisir. S’il s’agit d’une petite fille, on a tendance à croire qu’elle a eu peur de quelque chose. Ainsi, dès le plus jeune âge, les attitudes sont différentes devant les mêmes faits.
Mais la situation est la même chez les Samos. Devant un bébé de sexe masculin qui pleure, on pense qu’il a faim, on dit qu’il a « le cœur rouge », et on en déduit qu’il est facilement en danger, qu’il faut s’en occuper. Devant un bébé de sexe féminin, dans une même situation, on dit qu’il faut lui apprendre la patience.
Ainsi, dès le plus jeune âge, on créé deux types différents : un dont le désir doit être assouvi, un qui doit prendre patience. Le système est le même dans nos sociétés.